L'activité économique dans les économies de marché
peut-elle se concevoir sans l'intervention de l'État ?

Sujet de dissertation posée le 3 mars 2000. Je vous propose la copie d'une étudiante... qui n'avait jamais fait d'économie avant le mois de septembre et qui poursuit un cursus universitaire, en droit.

L'introduction doit être améliorée car il y manque un effort de définition, l'activité économique, les économies de marché, l'État, ces éléments doivent être défins avant que de pouvoir définir une problématique susceptible de répondre à la question posée. De plus, il faut cadrer la réponse tant spatialement (États-Unis, France, Japon) que temporellement (la réponse n'est pas identique en l'an 2000 et en l'an 1900). Le plan est classique, mais il est bien adapté à la question.

 

Cette question a toujours été au centre des débats entre les économistes et/ou les hommes politiques.

Deux courants de pensée vont alors donner deux réponses différentes : les libéraux, inspirés par les néoclassiques qui s'opposent aux interventionnistes largement inspirés par KEYNES

Les premiers prônent une activité économique entièrement livrée à l'économie de marché dont ils reconnaissent les vertus intrinsèques. Ils incitent aussi à limiter au maximum l'intervention de l'État qui ne pourrait qu'entraver le libre fonctionnement du marché. Gary BECKER et Friedrich von HAYEK, eux, n'acceptent aucune intervention de l'État et n'hésitent pas à affirmer que, par ses réglementations, il est à l'origine du chômage. Les libéraux et les néoclassiques mettent en avant les mécanismes auto-régulateurs du marché qui assure le bien-être de tous les agents économiques. Ils tolèrent toutefois une intervention de l'État mais celui-ci doit se limiter à un rôle d'État-gendarme en s'occupant de tout ce qui ne rapporterait pas de profit aux entreprises. Au contraire, pour les socialistes, le rôle de l'État doit davantage être mis en valeur, il devient l'État-providence. Les interventionnistes ne croient pas aux vertus et aux mécanismes auto-équilibrants du marché. Ils considèrent, au contraire, qu'il peut être source d'inégalités qu'il faut corriger par une redistribution des revenus par exemple ou encore par un salaire minimum. Ils prônent ainsi une économie de marché modérée par l'intervention de l'État. C'est cette politique économique que mène le gouvernement français actuellement, à la différence des États-Unis d'Amérique où l'intervention de l'État reste très minorée. À travers ces deux pays, on retrouve bien le clivage entre les objectifs économiques et les objectifs sociaux.

Dans une première partie, nous verrons donc si l'activité économique dans les économies de marché peut bien satisfaire tous les agents économiques sans l'intervention de l'État, puis dans une deuxième partie, nous verrons si elle ne présente pas cependant des défaillances.

— Une économie de marché qui veut satisfaire, à elle seule, tous les agents économiques...

Adam SMITH définissait le marché comme le lieu de rencontre entre les offreurs et les demandeurs et lorsqu'ils s'entendaient sur un prix et parvenaient à un compromis, on atteignait un marché parfait. [Note du correcteur, ndc : en tout cas un équilibre par renonciation " du côté court " de l'offre ou de la demande]. Celui-ci devait être trouvé spontanément, sans intervention de l'État.

A. Un marché concurrentiel qui tend vers un équilibre général

Les néoclassiques poursuivirent en mettant en avant l'idée de marché concurrentiel qui conduisait vers un équilibre général.

En effet, l'économie de marché devait inciter à une concurrence exacerbée et aboutir à une concurrence pure et parfaite. Selon Léon WALRAS : il fallait une pluralité d'offreurs et de demandeurs pour éviter une situation monopolistique, permettre l'information des agents économiques, limiter les barrières à l'entrée et à la sortie des secteurs, permettre aux facteurs de production de se déplacer librement d'un secteur à l'autre. Le marché transparent et lisible est un idéal vers lequel il faut tendre car la concurrence pure et parfaite maximise le bien-être de tous les agents économiques. En effet, le consommateur est un être rationnel qui évalue les produits, les compare, les analyse et fait des choix objectifs pour maximiser sa satisfaction et sa consommation sous contrainte de son revenu et des prix des produits. La concurrence permet donc au consommateur d'avoir les meilleurs produits aux meilleurs prix. Les marchés concurrentiels, c'est-à-dire des marchés non entravés par les réglementations de l'État, permettent d'atteindre un équilibre dit général lorsque tous les marchés sont en équilibre concomitant. En ce point, PARETO montrera que l'on atteint un optimum de PARETO Aucun agent ne peut alors espérer améliorer sa satisfaction sans détériorer celle d'un autre ; à cet optimum, il y a maximisation du bien-être, tous les agents seront satisfaits, le consommateur maximisera sa satisfaction et sa consommation et l'entrepreneur maximisera son profit.

De même, l'allocation des ressources, de la production et des inputs sera effectuée de façon optimale : on ne pourra plus réallouer les facteurs de production de manière à produire plus d'un bien sans détériorer l'allocation d'autres inputs. Le marché aura récompensé les meilleurs, ceux qui ont le plus de dotation et qui ont le plus contribué à la production, c'est-à-dire qui ont la plus grande productivité marginale. Les combinaisons finales de biens produits seraient, elles aussi, effectuées de façon optimale et, enfin, à l'optimum de Pareto, l'entrepreneur aura choisi la combinaison de facteurs la plus efficace et sa production sera demandée par le consommateur. Tant que l'optimum ne sera pas atteint, les agents peuvent toujours chercher à améliorer leur situation sans détériorer celle des autres agents.

L'intervention de l'État se révèle donc inutile car, pour les néoclassiques, les marchés concurrentiels aboutissent à un équilibre général et à un optimum qui maximise l'utilité des agents et qui ne peut être atteint que par le libre jeu du marché.
Ils vont ainsi montrer que l'activité économique dans les économies de marché peut générer un équilibre sur le marché du travail sans intervention de l'État.

[On remarquera aussi l'effort de cette candidate sur la transition. Une phrase pour la conclusion partielle et une phrase d'annonce de la sous-partie suivante]

 

B Une activité économique qui assure, sans intervention de l'État, l'équilibre sur le marché du travail

Les libéraux croient aux mécanismes auto-équilibrants sur le marché du travail. À un moment donné, l'offre et la demande de travail se rencontreront et on parviendra donc à un équilibre sur le marché. Pour les néoclassiques, le chômage involontaire n'existe pas, seul le chômage volontaire est possible. On dit qu'il y a chômage involontaire quand un agent veut travailler au salaire fixé par le marché mais que son offre ne peut aboutir . au contraire le chômage volontaire correspond au refus de travailler au salaire d'équilibre car celui-ci ne compenserait pas suffisamment la perte de temps libre.

Si le marché du travail n'est pas entravé, le chômage ne peut donc être que volontaire. Les individus, avant d'offre leur capacité de travail, mesurent l'utilité acquise en terme de pouvoir d'achat et les coûts en tant que perte de temps libre. Les agents qui ne travaillent pas ne peuvent que s'être retirés volontairement du circuit économique en demandant un salaire supérieur au salaire d'équilibre ou en considérant que les coûts étaient plus importants que l'utilité qu'ils auraient eu. De plus, les néoclassiques vont expliquer que le chômage est dû à la rigidité des salaires imposée par l'État. Les réglementations telles que le salaire minimum interprofessionnel de croissance (smic) sont des contraintes pour les entrepreneurs qui seront poussés à moins embaucher. Gary BECKER veut une flexibilité des salaires et une baisse des salaires pour que davantage de travailleurs deviennent rentables. Les conventions imposées par l'État limitent la fluidité du marché du travail et obligent les entrepreneurs à licencier la main d'œuvre excédentaire car les coûts marginaux du travail deviendraient supérieurs à la productivité marginale du travail et ne pourraient, de ce fait, dégager aucun profit.

Aussi, les néoclassiques et les libéraux prônent une activité économique sans intervention de l'État car celle-ci empêcherait la fixation d'un équilibre général qui maximise le bien-être et entraverait le libre fonctionnement du marché du travail.
Toutefois, on peut se demander si les mécanismes auto-équilibrants des économies de marché sont réellement efficients et s'il y a des défaillances que le libre fonctionnement du marché ne peut éviter.

 

II... mais qui reste néanmoins défaillante et qui ne peut assurer spontanément un équilibre général

Les économies de marché, livrées à elles-mêmes, n'apparaissent pas aussi parfaites que le prétendaient les néoclassiques et l'équilibre général ne peut pas toujours être assuré spontanément.

[Note du correcteur, il faut aussi annoncer la deuxième sous-partie. Une proposition, " On étudiera les effets d'une intervention de l'État pour en mesurer l'efficacité." ]

 

A. Les défaillances des économies de marché

Les mécanismes de marché présentaient, en effet, de nombreuses défaillances. Si Léon WALRAS mettait en avant la concurrence pure et parfaite, les monopoles naturels limitent cet idéal. Ils représentent la première entrave au libre fonctionnement des marchés concurrentiels car ce monopole naturel va être confié à l'État. Artur PIGOU, qui est pourtant un néoclassique, reconnaîtra que le marché n'est pas parfait et qu'il faut notamment confier les monopoles naturels à l'État. Il s'agit de nationaliser les entreprises qui, par l'importance de la mise de capitaux fixes nécessaires au démarrage, ne pourraient les amortir si elles n'étaient que de petites entreprises concurrentielles. C'était le cas de la SNCF dont les coûts de démarrage liés au maillage du territoire sont si importants qu'il a fallu la mettre en situation de monopole pour amortir les coûts fixes. Si l'on avait confié le maillage à des entreprises privées, celui-ci aurait été incomplet car elles auraient seulement électrifié les voies rentables.
De même les monopoles d'innovation représentent une entrave aux marchés concurrentiels. Là encore, l'État doit intervenir en attribuant un brevet temporaire à l'entreprise qui a innové. Les monopoles d'innovation étaient défendus par Joseph SCHUMPETER qui voulait protéger les entreprises qui innovaient pour l'utilité de tous. Sans cela, l'entreprise innovatrice serait perdante car les autres entreprises bénéficieraient du progrès technique sans faire de dépenses ni d'efforts, ce qui désinciterait les entreprises à innover. En attribuant un brevet, l'État leur confère un monopole temporaire et leur permet d'amortir les coûts liés à la recherche et au développement... et de récompenser l'initiative par une rente de monopole.

Par ailleurs, les biens collectifs marquent aussi une défaillance du marché car ils ne peuvent pas être laissés au marché. Contrairement aux biens privés, ils sont non exclusifs par les prix et quand on en consomme, on ne prive pas les autres consommateurs de ce bien. De même, il existe des biens tutélaires qui, eux non plus, ne peuvent être confiés au marché comme les vaccinations, certaines assurances ou l'éducation nationale.
En plus de ces biens qui dépendent des pouvoirs publics, les externalités sont un autre défaut du marché : une externalité se définit par l'acte de consommation ou de production qui génère un effet positif ou négatif sur l'utilité d'un autre agent mais qui ne transite pas par les mécanismes du marché. Un effet qui n'est pas évalué par le mécanisme des prix. Ils représentent une limite pour le marché car un agent reçoit d'autrui une utilité ou une désutilité sans qu'il en ait payé le prix et sans qu'il l'ait voulu. Les effets externes sont ainsi une atteinte au droit de propriété.
Comme externalité négative de production, on relève, par exemple la pollution tandis que James MEADE prend l'exemple du pomiculteur et de l'apiculteur pour l'effet de production positif.

Enfin, on peut reprocher aux économies de marché sans intervention de l'État le manque d'équité et d'objectifs autres que celui, entre autres, de la maximisation du profit. En effet, l'optimum de Pareto ne correspond pas à un optimum social pour John RAWLS car il ne garantit pas l'équité. L'équilibre généré par le marché maintient les inégalités de dotation initiale et les différences.

 

Les défaillances du marché sont donc nombreuses et les supériorités intrinsèques du marché peuvent quelquefois être remises en question :

B. Une intervention de l'État s'avère nécessaire pour remédier aux lacunes du marché

Les interventionnistes mettent en avant les objectifs sociaux et veulent internaliser les externalités. L'État doit intervenir pour corriger les défaillances du marché, pour faire supporter le coût des externalités négatives à celui qui les génère et afin qu'il puisse les prendre en considération dans son analyse des coûts et dans ses choix. Ainsi, l'État va taxer les entreprises qui génèrent un déservice pour autrui et va subventionner celles qui dégagent une utilité pour l'environnement ou autre. De même, pour éliminer le problème de la pollution, le système des droits à polluer, va être mis en place en France. L'État va distribuer des droits à polluer à l'ensemble des entreprises et faire en sorte que ces derniers diminuent peu à peu leurs rejets. Les entreprises vont s'échanger les droits entre elles jusqu'à ce que l'offre et la demande de droits à polluer se rencontrent et arrivent à un prix d'équilibre où il sera finalement plus avantageux à l'entreprise de ne plus polluer plutôt que de continuer à acheter les droits à polluer.

[Note du correcteur : cette solution, libérale, est due à DALES. Elle réintroduit le marché comme instrument de régulation. Certes, l'État continue à émettre les droits à polluer, mais son rôle est plus limité que dans le cadre des taxes et des subventions.]

Une intervention de l'État s'avère aussi nécessaire sur le marché du travail : en effet, KEYNES va montrer que qu'il peut y avoir équilibre des marchés des biens et services qui peut cacher un déséquilibre du marché du travail. Un chômage involontaire et permanent existe bien. Keynes, contrairement aux néoclassiques, admet l'existence d'un chômage involontaire dû à l'insuffisance de la demande. Il peut donc y avoir un équilibre de sous-emploi, de même, contrairement à ce que SAY affirmait, il peut y avoir une surproduction. L'auteur de la théorie générale ne considère pas que " l'offre crée toujours sa propre demande "; mais il estime que les agents ont une préférence pour la liquidité. En épargnant et en demandant de la monnaie pour elle-même, ils la font sortir du circuit économique. Il faut donc que l'État intervienne pour relancer l'activité économique et pour réduire le sous-emploi par des politiques monétaire et budgétaire : il faut augmenter les dépenses publiques pour créer des revenus nouveaux et des dépenses nouvelles et ainsi augmenter la demande effective. De même, il faut jouer sur l'investissement pour augmenter la demande et, par conséquent, la production ainsi que l'emploi.

[Note du correcteur : pour SAY, le cycle économique est le suivant : Marchandise --> Argent --> Marchandise alors que pour KEYNES, on retrouve le cycle décrit par MARX (pourtant vertement critiqué par KEYNES) : Argent --> Marchandise --> Argent. Pour Keynes, l'argent est désiré pour lui-même, il est désiré, rétendu et donc, il n'est pas comme J.B. SAY le prétendait toujours réintroduit dans l'économie. Les hommes ont des "instincts sauvages", ils aiment aussi "cette relique barbare qu'est l'or, pour lui-même.]

 

En conclusion, une intervention de l'État paraît nécessaire pour combler les lacunes du marché : il s'agit de privilégier les objectifs sociaux souvent négligés par l'économie de marché, de rétablir une distribution de revenus plus équitable, d'internaliser les externalités et de lutter contre le chômage involontaire. Si les libéraux maintiennent que l'activité économique dans les économies de marché sans intervention de l'État permettrait d'accroître la croissance économique, il ne faut toutefois pas oublier les objectifs sociaux. Ainsi, aux États-Unis d'Amérique, on assiste effectivement à une forte croissance, à un taux de chômage faible et pourtant les inégalités sociales restent très fortes et les emplois précaires sont nombreux. De même, la nouvelle situation du Japon avec son krack boursier remet en cause l'efficacité de l'économie de marché livrée à elle-même L'intervention de l'État veut modérer, limiter le libre fonctionnement du marché pour mieux prendre en compte les intérêts de chacun.

À travers les choix publics, l'État veut agréger les préférences individuelles pour prendre ses décisions. Cependant, là-aussi, une limite doit être apportée, c'est ce que fait l'école du Public Choice. La révélation des préférences individuelles reste difficile et l'État semble ne pas vouloir avant tout maximiser le bien-être collectif mais plutôt satisfaire les intérêts individuels des dirigeants. On parle alors d'État-conglomérat dans lequel les choix collectifs seraient décidés en fonction des intérêts des "lobbies" et des pressions de toute part. Il y aurait aussi une asymétrie d'informations et on pourrait alors se demander si une imperfection créée par le marché ne serait pas préférables à une imperfection créée par l'État ?