Texte de Hubert HOUDOY (1996 et 1997) mis à disposition sur le réseau mondial à l’adresse suivante :
http://www.reseau.org/rad/chomkeyn.htmThéorie keynésienne du chômage
La théorie keynésienne se caractérise par l'importance qu'elle accorde à l'explication du chômage involontaire, le seul chômage véritable. Contrairement à l'optimisme candide de la théorie classique, Keynes ne croît pas que notre système économique puisse assurer automatiquement le plein emploi. Le capitalisme moderne, organisé par les marchés boursiers et financiers, lui paraît même moins apte que le capitalisme familial à permettre la convergence des anticipations. C'est pourquoi Keynes a prophétisé un développement du rôle économique de l’État. L'Histoire des Trente Glorieuses (1945-1975) lui a donné raison.
Depuis la rédaction de la théorie, en 1936, et la mise en œuvre de la politique qui s'en réclame, vers1945, le rôle économique de l’État a considérablement changé. La planification à la française fut imaginée pendant la Résistance. Le laboratoire social de Renault correspondait à cette inspiration, keynésienne, d'un libéralisme capable de se critiquer et de se réformer. Le but déclaré était de supprimer le sous-emploi. Pourtant le bilan n'est pas merveilleux. Le chômage actuel atteint des records imprévus. Il importe d'autant plus de savoir en quoi Keynes comptait sur l’État pour assurer le plein emploi. Il faut donc remonter à la source de son œuvre : la critique de la théorie classique de l'équilibre automatique.
Le développement contemporain du chômage est souvent présenté par les néoclassiques comme une réfutation de la théorie keynésienne par les faits. C'est de bonne guerre. Keynes jugeait Ricardo très cohérent mais sans pertinence avec la réalité. Pourtant, il n'est pas certain que l'industrialisation volontariste du Mexique soit très orthodoxe. Elle n'a pas tenu compte de l'existence d'un marché mondial. L'investissement mexicain a créé des emplois à l'étranger comme Keynes le prédisait. De même les plans de relance français n'ont pas été fidèles à leur inspiration keynésienne. A fortiori, les nationalisations de 1981 furent plus marxistes que keynésiennes.
Leur échec serait imputable à une autre doctrine. Il y a souvent loin du discours à la pratique. Il y a déjà loin du discours théorique au discours politique. Inversement, la politique de Ronald Reagan se réclamait du libéralisme. Elle proposait de réduire l'intervention de l’État. Elle voulait libérer les initiatives privées. Mais Reagan fut incapable de réduire les déficits publics. Malgré elle, sa politique fut une politique de relance par les déficits publics. Ce n'est pas très libéral. Nous espérons montrer que ce n'est pas keynésien non plus. Le reagannisme devrait donc être répudié autant par les classiques que par les keynésiens.
L'abus des utilisations électoralistes ou polémiques des théories économiques n'est pas favorable à un bilan serein de leur pertinence. Avant de mesurer la pertinence externe, il faut maîtriser la cohérence interne. C'est ce qu'il est urgent de faire pour l'analyse de Keynes. Je me suis donc efforcé de retourner au texte fondateur : " La Théorie Générale de l'Emploi, de l'Intérêt et de la Monnaie ". J'en prends le lecteur à témoin en multipliant les citations. La présentation mathématique simplifiée et le discours politique masquent l'originalité de Keynes. Trop peu d'orateurs prennent le temps de lire les auteurs dont ils se réclament. Il en va pour Gérard Debreu comme pour John Meynard Keynes ou Karl Marx.
Cet ensemble de textes est consacré à l'exposé de la pensée de Keynes. Pour cette raison, je reporterai mes critiques à des publications ultérieures.
Plan de l'exposé
1. Originalité de Keynes
2. Le chômage classique
3. Les postulats classiques
4. La loi des débouchés
5. Le chômage involontaire
6. Bref résumé de la théorie de l'emploi
7. Les paramètres fondamentaux
8. Le principe de la demande effective
9. L'égalité de l'épargne et de l'investissement
10. La propension à consommer
11. Le multiplicateur d'investissement
12. L'incitation à investir
13. Le taux de l'intérêt
14. La préférence pour la liquidité
15. La théorie générale de l'emploi
16. Conclusions
Hubert Houdoy 16 Avril 1997 modifié le 03 mai 1997
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Causes du chômage et stratégies de reconversion
La compréhension des causes du chômage facilite le choix de votre stratégie de reconversion. Le marché du travail n'est pas homogène. Il existe un marché du travail interne aux entreprises, sur lequel le déroulement de la carrière ne répond pas aux mêmes lois que celles du recrutement initial. Après une longue carrière dans la même entreprise, vous devez vous adapter à ce changement de règles. Votre première recherche d'emploi est peut-être lointaine. Il existe aussi un marché du débauchage des compétences stratégiques: le monde des chasseurs de têtes. Il ne s'adresse qu'à ceux qui sont en place. Il existe enfin un marché du travail temporaire. C'est une hypothèse que vous pouvez sérieusement envisager. Pourtant, cet article focalise sur le marché externe: celui du recrutement. Il est organisé par l'ANPE, l'APEC, les entreprises intermédiaires, les entreprises d'insertion et les cabinets de replacement. S'y ajoutent de nombreux organismes de formation. Ceux-ci produisent et fournissent des stages de reconversion ou de redynamisation.
La montée du chômage
Depuis de nombreuses années, nous constatons un accroissement de la quantité (plus de 3 millions) et de la durée moyenne (plus de 18 mois) du chômage. Ces paramètres sont beaucoup trop lourds pour que nous puissions considérer le chômage comme un phénomène conjoncturel.
Les explications de la théorie classique du chômage sont insuffisantes. Un problème de cette ampleur requiert une analyse approfondie voire renouvelée.
Les variations conjoncturelles sont indéniables. Mais elles n'expliquent que le chômage frictionnel.
Elles se combinent à deux autres facteurs: la différence des entreprises et la crise de la technostructure. Il en découle trois catégories de chercheurs d'emplois. Doivent leur correspondre trois stratégies de replacement.
Le chômage d'ajustement
Dans un monde imaginaire, ressemblant au modèle économique classique, le marché du travail connaît des fluctuations comme les marchés des biens et des services. Il y a, alternativement, sous-emploi et suremploi, du fait d'un délai d'adaptation entre l'offre et la demande d'emploi.
C'est le chômage de friction ou d'ajustement.
Pour faire face à la demande de leurs clients, les entreprises investissent en capital et embauchent en travail. Les compétences spécialisées n'étant pas toujours disponibles sur le marché, le jeu de l'offre et de la demande attire les compétences vers les entreprises les plus performantes. Elles offrent les salaires les plus élevés et les conditions de travail les plus attractives. Les entreprises moins performantes se contentent de moindres compétences. Sur le tas, elles contribuent à la formation du personnel embauché.
La concurrence est attisée par la moindre fluctuation sur un quelconque marché de biens, de services, de travail ou de capital. Cette concurrence régule les mécanismes par la fixation des prix.
La hausse ou la baisse des prix rétablit, peu à peu, l'équilibre entre l'offre et la demande. La hausse des prix réduit la demande. La baisse des prix réduit l'offre. Sur le marché du travail, si une compétence nouvelle est fortement demandée, les spécialistes seront embauchés avec un haut salaire. Au vu de ce niveau de prix, les offreurs de travail cherchent à acquérir cette compétence.
Les organismes de formation mettent sur pied les stages correspondants. La pénurie se résorbe.
Toutes les entreprises trouvent les compétences recherchées. Le salaire d'embauche retrouve son niveau normal. De tels équilibrages, homéopathiques, ne se déroulent qu'à proximité du plein emploi.
Inversement, quand une entreprise rencontre des difficultés, elle licencie son personnel surnuméraire pour ajuster ses dépenses à ses recettes. La part de marché perdue est récupérée par d'autres. Les entreprises en croissance développent leur recrutement. Les compétences licenciées par l'entreprise en difficulté sont embauchées par les entreprises dynamiques. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se déplace.
Les fluctuations sont dues à un délai de réaction. Ce chômage est provisoire. Il croît et décroît comme monte et descend la température de la chaudière sous le contrôle du thermostat. Bien que simple, et fortement critiquable dans ses hypothèses, cette théorie classique de l'équilibre correspond à des mécanismes réels. Ce chômage d'adaptation existe. Mais la flexibilité est loin d'être celle du modèle classique. De plus, ce chômage n'est pas forcément celui dont vous souffrez. Keynes a montré que le plein emploi n'était pas aussi automatique que le croyaient les classiques.
D'où l'importance du chômage involontaire.
Le chômage de reconversion
L'économie contemporaine est marquée par l'ouverture des marchés et la mondialisation de la production. Cette nouvelle dimension résulte des entreprises internationales. Or les grandes entreprises n'ont pas fait disparaître les petites. Depuis de nombreuses années, la concurrence se joue à deux niveaux: :
Cette différenciation des entreprises s'accompagne d'une transformation des métiers. La division technique du travail est beaucoup plus poussée dans les grandes entreprises internationales que dans les PME. Les comportements attendus, la culture d'entreprise, ne favorisent pas le passage d'une entreprise à l'autre. La spécialisation des PME dans les activités abandonnées par les GE augmente cette différence. Le donneur d'ordres reporte sur le sous-traitant les risques de fluctuation. La production en juste-à-temps confie les stocks et leur financement au fournisseur. À son tour la GE est en difficulté. Après avoir reporté les risques sur les sous-traitants, elle connaît de graves difficultés et licencie à son tour.
Les gouvernements comptent sur les petites entreprises pour créer l'emploi. Or le déplacement des compétences des grandes entreprises vers les autres ne se fait pas sans une profonde reconversion. Il faut apprendre de nouvelles techniques et développer d'autres pratiques organisationnelles. Cela implique de changer de point de vue, de perdre des habitudes, d'en acquérir de nouvelles. Travail polyvalent, la recherche d'emploi contribue à cette évolution. Les stages de préparation à la PME-PMI et l'emploi à temps partagé favorisent ce processus.
Cette hiérarchie d'entreprises a modifié les marchés du travail et les échanges commerciaux. La diversité des métiers, des usages et des cultures requiert un délai de conversion accru. Les valeurs sont parfois antinomiques. Le changement de mentalité prolonge le transfert. On comprend mieux que la durée moyenne du chômage soit si longue. Mais cette seconde explication est encore loin d'être suffisante. Toutes les compétences ne sont pas tranférables des grandes vers les petites entreprises. Le déficit d'embauche reste considérable. Ce sont de nouveaux emplois qu'il faut créer, mais lesquels et dans quels secteurs?
Le chômage de crise
Notre société industrielle est en crise. La période de forte croissance de la production matérielle est derrière nous. Elle n'est pas compatible avec un développement durable de la planète. Des limites internes se manifestent les unes après les autres. Sans disparaître, la société industrielle voit émerger, en son sein, une société de connaissances. La réunion des deux peut être qualifiée de société d'information ou " Information Society ".
La production industrielle se déroule dans un système mondial. La recherche de productivité dans la transformation matérielle a poussé l'automatisation des process à un très haut niveau. Les flux se sont tendus au point d'arriver au "juste-à-temps" que la moindre grève fragilise. Cette régulation des flux physiques (production et transport de marchandises) est permise par le développement de flux informationnels de commande et de contrôle. Ces flux résident dans des réseaux d'ordinateurs.
Notre système mondial de production est un moteur performant. Il entraîne l'économie mondiale dans une course rapide. Le mécanisme multiplicateur des investissements et des emplois, à la hausse comme à la baisse, est d'autant plus important.
Toute fluctuations de la demande des ménages provoque des fluctuations de la demande de biens d'équipement. L'entreprise a besoin de flexibilité dans son recrutement quand le salarié voudrait savourer la satisfaction du travail bien fait. Plus le moteur économique est rapide, plus le véhicule nécessite une visibilité large et lointaine. Nous avons un moteur puissant et des phares de très mauvaise qualité. Les entreprises doivent comprendre, prévoir et anticiper les évolutions. Loin de remplir ce rôle, les marchés financiers réagissent aux craintes et aux espoirs pour demain matin.
Les entreprises sont prises en tenaille entre le chaos des marchés financiers et la transformation des goûts et des modes de vie des consommateurs. Pour réduire le temps de réaction à la clientèle, pour agir avant le concurrent, on instaure la conception simultanée du produit et du process. La conception assistée par ordinateur montre, sur les écrans, des produits virtuels en trois dimensions. Avant de fabriquer, on simule la production. Avant de vendre, on simule le comportement de la clientèle. Ces outils coûteux font appel à un vaste champ de connaissances.
Une once d'intelligence supplémentaire dans un programme informatique requiert des tonnes de connaissances nouvelles. Et ces connaissances sont très onéreuses. Le système corporatif de sélection, de publication et de transmission n’a guère changé depuis le Moyen-Âge.
La vitesse du moteur industriel provoque un besoin exponentiel de savoir-comment et de savoir-faire pour le piloter. Le traitement des connaissances est d'autant plus coûteux que manquent les outils informatiques de très haut niveau. Les spécialistes de la psychologie et de la connaissance sont loin (distance, esprit, culture) du monde industriel. Quelques ergonomes sont apparus pendant le Plan Marshall. Linguistes, terminologues, sémanticiens sont connus des seuls services de traduction. Cette non productivité du traitement de la connaissance est une cause de blocage de la grande entreprise industrielle. C'est un goulot d'étranglement qu'il faut résorber. C'est d'ailleurs un projet européen. Work Opportunities in the Information Society
Productivité du travail et chômage
En insistant sur la seule productivité du traitement de la matière on rend incompréhensible le chômage actuel. Un réel progrès technique généralisé à tous les secteurs de l'activité ne produirait qu'un chômage d'ajustement. Il serait résorbé dans les entreprises multinationales qui modèlent le marché mondial. En réalité, la grande entreprise n'a pas assez de productivité globale. A fortiori, la productivité globale de la nation est insuffisante. Et celle du système des nations encore plus déplorable. Le système éducatif n'a pas le temps de produire les compétences rares qui freinent notre croissance. Pendant ce temps, les nouveaux dragons fabriquent des produits traditionnels dans les usines que nous leur avons vendu. Nous ne devrions plus leurs vendre les produits dont nous avons vendu les usines. Nous devrions vendre les outils logiciels pour gérer ces usines. Mais la grande entreprise n'arrive pas à suivre le processus de transfert technologique qu'elle a amorcé. Ses indéniables gains de productivité dans la transformation matérielle ne suffisent pas à financer la recherche dans le traitement des connaissances. La croissance économique est une course à pied sur un escalier sans fin. La série des marches déjà gravie ne peut dispenser de franchir les suivantes. La grande entreprise n'arrive plus à financer par ses économies d'échelle les investissements requis par les nécessaires gains de productivité. Elle est comme un athlète fatigué qui n'arrive pas à franchir un mur.
Ne pouvant investir dans tous les domaines, elle se recentre sur un noyau restreint, son cœur d'activité: la production industrielle. Par le rachat de concurrents et la rationalisation des catalogues, elle ralentit le développement de produits réellement nouveaux. Perdant son rôle de moteur, elle redevient concurrente des petites. Or celles-ci ont l'avantage de la souplesse. Après des années de technostructure, elle découvre les vertus de la réactivité. Pour s'alléger, elle externalise les activités non industrielles. Le héros jette ses armes pour franchir l'obstacle.
L'opinion publique voit bien que les grandes entreprises licencient. Les réactions à l'annonce de la fermeture de l'usine Renault de Vilvoorde sont révélatrices. Ce que l'opinion semble moins connaître, du fait des vantardises passées des états-majors, c'est la mauvaise productivité globale de l'entreprise. Ce que les hommes politiques eux-mêmes semblent ignorer, c'est la faible productivité globale de la nation. Pourtant, nous savons qu'à 35 élèves par classe nous ne pouvons pas élever le niveau des connaissances à la vitesse que requièrent les nouveaux enjeux. A l'échelle de la planète le constat est plus grave. Les contraintes écologiques se manifestent les unes après les autres. Les choses iraient beaucoup mieux si nous disposions déjà de l'énergie de la fusion de l'hydrogène plutôt que de brûler la matière première de l'industrie chimique dans les moteurs de nos voitures et de nos camions. Notre société industrielle ressemble à ce qu'aurait été le 19deg. siècle si nous avions été incapables d'extraire le charbon quand les fours à bois ne suffisaient plus à produire un métal de qualité. Nous ne pouvons maintenir notre standard de vie sans un gain de productivité égale à celui qui le permettait hier. Il faut donner aux nouvelles activités motrices la productivité de celles d'hier. Or, si un tracteur qui brûle un pétrole non
renouvelé remplace beaucoup de bras agricoles, un cerveau même plein d'idées ne produit pas aussi vite les énergies bon marché sur lesquelles nous avons pris l'habitude d'asseoir nos gains de productivité. Nous avons fait le pari d'une croissance industrielle et d'un mode de vie énergivore.
Nous devons produire les technologies qui perpétueront notre développement. Mais sous une forme adaptée aux contraintes du réel.
Le chômage actuel est la conjonction d'une forte productivité des activités secondaires et d'une faible productivité des activités tertiaires. La forte productivité de l'outil industriel, qui provoque les licenciements, ne suffit pas à financer le développement exponentiel des activités de conception et de services. Autrement dit, l'argent économisé par le licenciement des uns ne suffit pas à embaucher les spécialistes trop rares et trop coûteux dont l'entreprise a besoin. Et nous entrons dans un cercle vicieux d'appauvrissement. Surtout, le mode de vie dont nous avons rêvé depuis la fin des années 60, la civilisation des loisirs, ne correspond nullement à ce besoin de reconversion permanente pendant les heures de travail. Notre mode de vie est basé sur une conception ancienne de la production et de la productivité. Seule l'entrée volontaire et déterminée dans la société de connaissances nous permettra de sortir de la crise de la société industrielle. Mais il ne s'agit pas d'une société de la connaissance pure (méditation), qui se développerait à coté ou après la société industrielle. Nous n'entrons pas dans une société postindustrielle. Il s'agit de connaissances pratiques, concrètes, nécessaires au développement durable de l'industrie mondiale. Tout comme la production des charrues pour l'agriculture avait provoqué le développement de l'industrie.
Une trop grande partie du secteur tertiaire est consacrée à des activités purement spéculatives.
Dès 1936, Keynes avait une vision réaliste des marchés financiers. Loin de produire une vision réaliste du champ des possibles, les bulles financières provoquent une hausse néfaste du taux de l'intérêt. Et les politiques prétendument keynésienne accentuent le phénomène.
Jamais la ville industrielle ne se serait développée si le temps passé à produire les charrues avait été supérieur au temps qu'elles faisaient gagner aux laboureurs d'hier. Symétriquement, les producteurs de charrue n'auraient pu prospérer si leurs marchandises n'avaient permis aux laboureurs de produire suffisamment de blé pour les nourrir. Aucune activité ne peut se considérer comme une fin en soi. Aucun emploi n'est un passe-temps. Encore moins une sinécure. Le travail de bureau est plus confortable que le travail à l'usine. Mais il ne peut se développer s'il coûte plus qu'il ne rapporte aux secteurs qui le font vivre. Comment l'industrie pourrait-elle financer le développement des services s'ils ne parviennent pas à fournir les connaissances nouvelles dont elle a besoin?
Dire qu'un chômage local est du à une hausse de la productivité locale est presque une tautologie. C'est une forme de pléonasme. C'est comme dire: "Je monte en haut". Car accroître la productivité locale, c'est produire aujourd'hui en moins de temps qu'il n'en fallait hier. Et, pour avoir plus de richesses aujourd'hui qu'hier, il est difficile de faire autrement.
Par contre, en pure logique, l'expression "chômage par trop forte productivité globale" est une contradiction dans les termes. Une société qui, globalement, fait des gains de productivité est justement celle qui produit plus de biens fondamentaux, permettant à plus de personnes d'échapper aux productions traditionnelles pour se consacrer à la production des nouvelles richesses. Mais il est impossible d'échapper aux métiers anciens sans participer à leur amélioration. Si les producteurs de charrue avaient préféré produire des biens qui ne soient pas utiles aux laboureurs, ils n'auraient pas survécu longtemps à la stagnation de la production agricole. Il faut contribuer à la productivité de ceux qui vous nourrissent et de ceux qui vous équipent. Ou il faut se préparer à disparaître avec ceux qui vous nourrissent.
Le secteur qui a le plus besoin d'accroître sa productivité est le secteur tertiaire relationnel. Celui dans lequel le dialogue occupe une place très importante. Trop d'experts se résignent à sa non productivité. C'est la cause majeure du chômage actuel. Or, il se trouve que les nouvelles technologies de la communication et de l'information permettent d'améliorer considérablement l'efficacité de ce travail relationnel. Et celui qui est le plus directement concerné par le chômage est justement celui qui s'adresse aux chômeurs. Nous pensons avoir montré que le bilan personnel et professionnel à distance des chercheurs d'emploi est un exemple de productivité. Nous pouvons même dire, un an plus tard, qu'il est une intensification de la solidarité. Qui "nous"? Les stagiaires du RAD qui ont pratiqué la solidarité à distance.
Stratégies de replacement
A ces trois sources de chômage (ajustement, reconversion, crise) correspondent trois catégories de chercheurs d'emploi et trois stratégies de replacement.
Il est important de savoir si l'emploi que vous venez de perdre continue à se développer dans d'autres entreprises. Dans ce cas, vous n'avez pas à changer de métier, mais d'entreprise. Les outils traditionnels que sont les petites annonces et les candidatures spontanées seront le cœur de votre stratégie de recherche d'emploi. Mais la publication de votre CV sur le Réseau Européen pour l'Emploi peut être une preuve de votre ouverture aux NTCI. Faire preuve de vos compétences par la publication de travaux d'enquête sur le Réseau d'Activités à Distance est un atout supplémentaire.
Peut-être votre métier s'exerce-t-il principalement dans une grande entreprise? Dans quelles conditions pouvez-vous mettre vos compétences au service de petites et moyennes entreprises? Il faut les convaincre que vos compétences sont disponibles. Un stage d'adaptation aux PME-PMI peut être utile. Mais le coût de compétences rares peut être prohibitif pour une seule entreprise. La recherche d'employeurs multiples et l'indépendance salariée sont une voie à explorer. Peut-être même devrez-vous envisager de vous mettre à votre compte. Vous pouvez mûrir votre projet et faire connaître vos offres de service sur notre site web.
Les métiers qui disparaissent doivent être remplacés par de nouveaux métiers. Il faut découvrir des gisements de productivité. Comment se mettre dans la situation d'offrir de nouveaux services quand les experts semblent si facilement résignés? Vous n'êtes pas le premier à vous poser cette question. Et vous n'êtes pas le seul. Il peut y avoir plus d'idées dans plusieurs têtes que dans une seule. Et le meilleur moyen de multiplier les idées, c'est de prendre des contacts le plus loin et le plus vite possible. C'est justement ce que permettent les nouvelles technologies de la communication et de l'information. Et, pour commencer, faites le tour de vos motivations! A quoi accordez-vous le plus d'importance? De quel cadre de vie et de travail avez-vous besoin? Plus votre changement professionnel s'annonce important, plus vous devez trouver les ressorts profonds de votre motivation. Êtes-vous un chasseur de salaire? Êtes-vous un entrepreneur individuel? Êtes-vous le cadre hypermobile d'une entreprise multinationale? Qu'aimez-vous faire au point d'y passer votre temps?
Le Réseau d'Activités à Distance vous aide à faire ce bilan de vos motivations et de vos compétences. Après un an d'existence, sa méthodologie est rodée et ses documents de travail sont gracieusement à votre disposition.
Hubert Houdoy 24 Mai 1996. Mise à jour 16 Mai 1997
15. La théorie générale de l'emploi
Parvenu au chapitre 18 d'un ouvrage qui en comporte 23, Keynes est en mesure "d'assembler les fils" de son raisonnement. Et c'est là que nous mettrons fin à ce retour au texte, qui ne vise pas toute son œuvre, mais sa théorie du chômage.
Chaque question pratique à explorer implique une représentation adéquate de la réalité. Une seule modélisation ne peut prendre en compte toutes les questions pertinentes. Quelles sont les données du problème pour étudier l'emploi?
"Nous prenons comme données la capacité et la quantité actuelles des forces de travail dont on dispose, le volume et la qualité actuels de l'équipement qu'on possède, la technique existante, le degré de la concurrence, les goûts et les habitudes des consommateurs, la désutilité des divers volumes de travail et celle des activités de contrôle et d'organisation. Nous prenons aussi comme données la structure sociale en tant qu'elle comprend les forces, autres que les variables énumérées ci-dessous, qui gouvernent la répartition du revenu national (Keynes, p. 262)".
Les variables indépendantes sont les paramètres psycho-sociologiques qui caractérisent chaque nation économique.
"Nos variables indépendantes sont, en première analyse, la propension à consommer, la courbe de l'efficacité marginale et le taux de l'intérêt (Keynes, p. 262)".
En résultent l'emploi et le revenu.
"Nos variables dépendantes sont le volume de l'emploi et le revenu national (ou dividende national) mesuré en unités de salaires (Keynes, p. 262)".
Bien que les variables retenues pour la question de l'emploi ne soient pas les plus élémentaires, elles sont suffisantes pour l'analyse.
"Nous pouvons donc, en de nombreux cas, considérer comme variables indépendantes élémentaires: 1. les trois facteurs psychologiques fondamentaux: la propension psychologique à consommer, l'attitude psychologique touchant la liquidité, et l'estimation psychologique du rendement futur des capitaux;
2. l'unité de salaire telle qu'elle est déterminée par les conventions conclues entre les employeurs et les employés;
3. la quantité de monnaie telle qu'elle est déterminée par l'action de la Banque Centrale (Keynes, p. 264)".
Nous laissons la parole à Keynes pour un résumé, dense, de sa théorie de l'emploi.
"Il existe une force qui pousse à accroître le flux de l'investissement nouveau jusqu'à ce que la hausse du prix d'offre de chaque type de capital soit suffisante, eu égard à son rendement escompté, pour faire tomber l'efficacité marginale du capital en général au voisinage du taux de l'intérêt. Cela signifie que les conditions physiques de l'offre dans les industries qui produisent les biens de capital, l'état de la prévision à long terme, l'attitude psychologique touchant la liquidité, et la quantité de monnaie (calculée de préférence en unités de salaire) déterminent conjointement le flux d'investissement nouveau.
Mais une augmentation (ou une diminution) du flux d'investissement s'accompagne nécessairement d'une augmentation (ou d'une diminution) du flux de consommation, car l'état d'esprit du public est en général tel qu'il ne consent à élargir (ou à rétrécir) l'écart entre son revenu et sa consommation que si son revenu est lui-même accru (ou diminué). Cela signifie que les variations du flux de consommation sont, en général, de même sens, (mais de grandeur moindre) que les variations du flux de revenu. La relation entre un accroissement donné de la consommation et l'accroissement de l'épargne auquel il est associé est définie par la propension marginale à consommer. Le rapport, ainsi déterminé, entre un accroissement de l'investissement et l'accroissement correspondant du revenu global, mesurés tous deux en unités de salaires, est donné par le multiplicateur d'investissement.
Enfin, si nous supposons (en première approximation) que le multiplicateur d'emploi est égal au multiplicateur d'investissement, nous pouvons, en appliquant le multiplicateur à l'augmentation (ou la diminution) que les facteurs précédemment indiqués déterminent dans le flux d'investissement, en déduire l'augmentation ou la diminution de l'emploi.
Or une augmentation (ou une diminution) de l'emploi est de nature à élever (ou abaisser) la courbe de la préférence pour la liquidité; il existe trois raisons pour qu'une telle augmentation accroisse la demande de monnaie; d'abord parce que la valeur de la production croît quand l'emploi augmente, même si l'unité de salaire et les prix (exprimés en unités de salaire) ne changent pas, ensuite parce que l'unité de salaire elle-même tend à monter lorsque l'emploi augmente, enfin parce que l'augmentation du volume de la production s'accompagne d'une hausse des prix (exprimés en unités de salaires) due à l'accroissement des coûts pendant la courte période.
La situation d'équilibre sera donc affectée par ces répercussions; et par d'autres aussi. Au demeurant, il n'est pas un seul des facteurs précédents qui ne soit sujet à varier, parfois dans une large mesure, sans qu'on en soit bien prévenu. De là l'extrême complexité du cours réel des événements (Keynes, p. 266)".
Cette analyse marque une nette rupture avec le modèle classique de l'équilibre. Celui-ci était supposé automatique. Or les tendances équilibrantes semblent faire défaut. De plus il avait la particularité merveilleuse de se situer au niveau du plein emploi. Chez Keynes, il y a bien, non formulée, la croyance en une loi de reproduction automatique de la société. Mais celle-ci ne se fait pas au niveau du plein emploi.
"A la vérité, ce système paraît apte à rester pendant un temps considérable dans un état d'activité chroniquement inférieur à la normale, sans qu'il y ait de tendance marquée à la reprise ou à l'effondrement complet. En outre il apparaît clairement que le plein emploi ou même une situation voisine du plein emploi est rare autant qu'éphémère (Keynes, p. 266)".
Nous sommes donc loin de cet équilibre (Walras) doublé d'un optimum social (Pareto).
Puisque Keynes rompt avec la naïveté néo-classique, se pose la question inverse. Si tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, d'où vient que l'enfer ne soit pas permanent?
"D'après l'analyse antérieure, les conditions de stabilité propres à expliquer les résultats observés sont les suivantes:
1. Lorsque dans une communauté donnée la production augmente (ou diminue) parce qu'on augmente (ou diminue) l'emploi dans les industries d'investissement, la propension marginale à consommer doit être telle que le multiplicateur unissant les deux augmentations (ou les deux diminutions) soit supérieur à l'unité, mais non très élevé (Keynes, p. 267)". Ce qui, aux yeux de Keynes semble être un fait de nature.
"2. Les variations modérées du rendement escompté du capital ou du taux de l'intérêt ne doivent pas être associées à des variations très considérables du flux d'investissement (Keynes, p.267)".Il est vrai que la course poursuite de l'investissement (profit) et du placement (intérêt) empêche l'écart de se creuser.
"3. Lorsque le volume de l'emploi varie, les salaires nominaux doivent varier dans le même sens, mais sans qu'il y ait une grande disproportion entre les deux variations (Keynes, p. 267)". Et de fait, si les chômeurs faisaient baisser le salaire nominal, comme le voudraient les classiques, la baisse des prix serait beaucoup plus forte. Elle provoquerait une spirale dépressive beaucoup plus violente.
"4. Un flux d'investissement supérieur (ou inférieur) à celui qui existait précédemment doit commencer à provoquer dans l'efficacité marginale du capital des réactions défavorables (ou favorables) dès qu'il se prolonge au delà d'un laps de temps qui, mesuré en années, n'est pas très considérable (Keynes, p. 268)". Ce qui explique que les phases spéculatives et dépressives finissent par se retourner. Car ce n'est pas tout de comprendre les mécanismes cumulatifs à la hausse ou à la baisse. Il faut expliquer les retournements de tendance. Ce sera l'objet de la théorie du cycle. La durée de vie des équipements contribue à cette régularité temporelle.
La position keynésienne est aussi éloignée de la vision candide des classiques que des visions catastrophiques de Malthus ou de Marx. "Ces quatre conditions prises conjointement suffisent à expliquer les traits marquants de l'économie que nous connaissons, c'est-à-dire le fait que, sans que les fluctuations de l'emploi et des prix prennent une ampleur extrême, elle oscille autour d'une situation intermédiaire sensiblement inférieure au plein emploi et sensiblement supérieure à l'emploi minimum au-dessous duquel l'existence serait compromise (Keynes, p. 271)".
Comme nous l'avions remarqué, Keynes n'abandonne pas le modèle de l'équilibre. Pour lui, un prix d'équilibre est un prix moyen. Mais il en fait un usage plus cohérent. Les fluctuations de l'emploi se font tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de cette situation moyenne. C'est une tautologie rassurante. Le point de vue classique est beaucoup plus paradoxal, puisque l'équilibre et donc la situation moyenne, est celui du plein-emploi. Ce qui les amène à supposer que l'on puisse être tantôt au-dessous (cas fréquent) tantôt au-dessus du plein emploi (contradiction dans les termes). Comme nous le constations, Keynes se refuse à laver plus blanc que blanc. Cela rend sa théorie du cycle beaucoup plus crédible. Et dans la mesure où les cycles économiques ont pour origine des anticipations sur l'avenir, rien ne doit nous pousser à la résignation. Au contraire. Nous pouvons remettre en cause nos représentations. A commencer par celle des fluctuations autour d'une moyenne.
"La libre prédominance des conditions qui précèdent est un fait d'observation caractéristique du monde tel qu'il est et a été, mais non un principe nécessaire qu'il ne serait pas en notre pouvoir de modifier (Keynes, p. 271)". C'est en quoi Keynes ne naturalise pas le monde qu'il décrit. Contrairement aux classiques pessimistes qui en déduisaient une théorie naturelle de la répartition, une morale de l'épargne et une philosophie du sacrifice, l'analyse keynésienne rejoint l'optimisme de Voltaire. "Un jour tout sera bien, voilà notre espérance. Aujourd'hui tout est bien, voilà l'illusion".
Il nous reste à conclure, apporter nos remarques personnelles et montrer la possibilité de dépasser la critique keynésienne.
Hubert Houdoy Créé le 2 Mai 1997 Modifié le 10 Novembre 1997.
Théorie classique du chômage
La théorie classique du chômage est inséparable de la théorie de l'équilibre
Plan
1. Courants et précurseurs
2. Le modèle pur de l'équilibre
3. Actualité du modèle
4. Exposé du modèle
5. Équilibre partiel d'un marché
6. Équilibre général des marchés
7. Les conditions du modèle
8. Le chômage classique
1. Courants et précurseurs
Si la Grande-Bretagne a vu émerger le cœur de la doctrine classique avec Adam Smith et École de Ricardo, la France a eu des prédécesseurs en Pierre Le Pesant de Boisguillebert et Robert Cantillon. Elle a eu un continuateur en Jean-Baptiste Say, auteur de la Loi des Débouchés. Tous insistent sur la notion de circuit économique. Ils montrent, à juste titre, l'interdépendance des activités économiques. Seule la liberté du commerce, à l'intérieur comme à l'extérieur du royaume, permet de profiter des mécanismes multiplicateurs d'activité. Pourtant l'École Classique comportait des courants distincts:
Le courant pessimiste constate une trop forte progression de la population (Malthus) par rapport à la fertilité immédiate des terres cultivées. La mise en culture de terres moins fertiles provoque une hausse du prix du blé et des biens de première nécessité (salaire réel). Les propriétaires des terres les plus fertiles perçoivent une rente foncière accrue (Ricardo). Le profit des fermiers et des industriels est minoré par la rente versée aux propriétaires (baisse du taux de profit). Cette réduction de l'incitation à investir risque de conduire à un état stationnaire.
Le courant optimiste prône la totale liberté du commerce pour pallier à tous les obstacles transitoires. L'esprit d'entreprise et la foi dans le progrès technologique font de chaque problème l'indicateur d'une opportunité. Tout goulot d'étranglement provoquera les initiatives conduisant à sa résorption. Le libre commerce des grains provoquera la baisse de la rente foncière, la restauration du salaire réel et du profit moyen. Seuls les obstacles créés par l’État ou les Corporations peuvent provoquer des crises de sous-production. Aucune crise générale de surproduction n'est possible (J-B Say). L'embauche et la fabrication en vue de l'offre d'un produit créent le revenu, le pouvoir d'achat et la demande pour un autre produit (loi des débouchés). Si un produit semble être en surabondance, c'est parce que la fabrication d'un autre produit est bridée par des règlements corporatifs, des monopoles royaux ou des technologies désuètes. Le système d'interdépendances risque de se bloquer à la moindre entrave locale.
2. Le modèle pur de l'équilibre
La différence entre les courants est bien une question de point de vue. Ils ne mettent pas l'accent sur les mêmes aspects de la réalité de leur époque. Verre à moitié plein. Verre à moitié vide. Ils diffèrent par leur imagination et leur audace dans les transformations préconisées. Ils n'ont pas la même foi dans l'intelligence ou l'initiative. Mais tous se réfèrent au modèle du marché équilibré.
La loi de l'offre et de la demande est leur credo commun. Elle se déroule sur le principe des enchères publiques. A chaque type de marchandise, y compris le travail, correspond un marché virtuel particulier. Qu'il soit national ou mondial, le marché est comme une immense salle aux enchères. S'y rencontrent offreurs et demandeurs d'un type de marchandise. C'est là que se comparent quantités offertes et quantités demandées. De leur comparaison découle le prix courant de la marchandise. D'une certaine manière, l'Histoire leur a donné raison. Ils seraient probablement surpris par l'actuelle mondialisation et la confrontation électronique des offres et des demandes. Peut être même, leur modèle de détermination des prix est-il plus réaliste aujourd'hui qu'au XIXème siècle? Mais leur modèle n'est pas seulement descriptif. Il est normatif. Selon eux, en l'absence d'entraves structurelles et d'accidents conjoncturels, le marché détermine un prix qui assure l'équilibre.
Pour les Classiques, les phénomènes purement monétaires n'ont pas grande importance. Ils ne prétendent pas les nier. Ils considèrent qu'une mauvaise circulation de la monnaie peut engendrer des difficultés. Mais cela renforce leur principe du "laisser-faire, laisser-passer". Libre initiative des entrepreneurs. Libre circulation des marchandises. Libre circulation des hommes. Libre circulation des capitaux.
Dans sa "Théorie sur le haut prix des lingots" (1811), David Ricardo présente une théorie quantitative de la monnaie. Les prix d'une quantité donnée de marchandises augmentent en fonction de l'augmentation de la quantité de monnaie ou de l'accélération de sa vitesse de circulation. Les autorités monétaires doivent donc éviter d'émettre trop de monnaie pour ne pas provoquer la hausse générale des prix. La loi des débouchés de Jean-Baptiste Say postule la neutralité de la monnaie dans l'équilibre des marchés.
Il faut replacer la théorie classique dans son contexte historique. En réaction au conservatisme religieux (condamnation du prêt à intérêt), royal (monopoles, tenure féodale) et corporatif (règles de production, cloisonnement des métiers) les classiques prônent la liberté d'entreprise. Toute rigidité est une entrave. Pour eux, la source des obstacles ne se trouve pas dans la nature humaine mais dans les réglementations héritées de l'histoire. C'est pourquoi leur modèle de l'équilibre est un modèle pur, un idéal-type à la Weber. Mais il représente un projet qu'ils se proposent de réaliser.
Leur argumentation doit se comprendre comme un plaidoyer pour l'avenir. Il s'agit de libérer les capacités imaginatives et productives contenues par les sociétés traditionnelles. Dans la mesure où nous parlons d'une théorie datée du début du XIXème siècle, nous n'aurons pas l'injustice de leur reprocher l'absence des contraintes écologiques ou le développement de la bulle financière qui n'apparurent qu'à la fin du XXème siècle. Nous devons admettre que leur vision a été prophétique.
Il était possible de révolutionner les conditions économiques et sociales des pays qui sortaient du féodalisme agricole.
3. Actualité du modèle
La théorie classique, encore très littéraire, a été fortement mathématisée par les successeurs. Cette modélisation donne une plus grande élégance aux démonstrations. Mais cette formalisation comporte un risque. Elle peut dresser la liste des hypothèses implicites de la théorie. Elle contribue alors à montrer la virtualité du modèle. Ce qui correspond au projet des classiques.
Mais la formalisation peut ne pas s'accompagner de ces précautions. Elle peut provoquer une confusion entre les propriétés formelles du modèle et celles de la réalité. On entre alors dans une mystification idéologique. Les auteurs disent rarement que le modèle est tourné vers l'avenir, comme un projet. Les modèle prétendent souvent refléter la réalité du moment. Beaucoup de discours économiques jonglent hardiment avec ces deux points de vue (projet, reflet). Au moins serait-il bien de les faire alterner sciemment. C'est le rôle que l'on pourrait assigner à une Théorie de la Valeur, distincte d'une Théorie des Prix (Keynes).
Considérons les courbes continues et dérivables représentant des fonctions de production pour l'entreprise et des niveaux de satisfaction pour le consommateur. Leur élégance a un intérêt pédagogique évident. Mais nous risquons de prendre la forme et la position relative des courbes pour une description fidèle et exhaustive du réel. Quand la formalisation est tournée vers la simplicité, elle ne peut prétendre "reproduire" la réalité. Il n'y a pas une telle continuité ni une telle dérivabilité dans la réalité quotidienne des entreprises et des consommateurs.
D'une certaine manière, les auteurs classiques faisaient le pari que les intérêts individuels pouvaient trouver à se concilier sans intervention autoritaire. Ils refusaient d'obéir à des règles, prétendument éternelles, découlant d'une scolastique moyenâgeuse. Ils voulaient prendre en main leur destin selon leur libre arbitre. Ce pari, plus que jamais, reste à gagner, après un siècle de totalitarismes. Cela ne veut pas dire qu'ils voyaient, dans l'égoïsme le plus étroit et le plus aveugle, la main invisible guidant le plus grand nombre vers la richesse.
Le modèle d'équilibre doit être apprécié pour:
sa vertu exploratoire. Il a montré sa richesse par les développements mathématiques qui ont suivi.
sa vertu prophétique.
La croissance économique constatée dépasse probablement leurs espoirs les plus secrets.
Sa vertu pédagogique.
Les étudiants de première année apprennent les mécanismes de l'offre et de la demande. Ils découvrent successivement les marchés des biens, des services, du travail et des capitaux. Ils assimilent ainsi les multiples interdépendances qui font la complexité de la vie économique, sociale et politique. Cette simplification, optimisée pour l'apprentissage, n'est pas un reflet de la réalité. En attendant mieux, elle peut être considérée comme une profitable propédeutique.
Sa vertu épistémologique.
Les premiers auteurs classiques voulaient construire un autre système économique. Ils ont réussi. Mais la valeur épistémologique de leur discours est bien émoussée. Les succès exploratoire, prophétique et pédagogique ne peuvent empêcher une grave obsolescence de leur représentation. Pour la production de connaissances nouvelles, le modèle de l'équilibre a épuisé sa vertu. Dans les sciences physiques celui-ci n'a cessé d'être remis en cause. Le scandale a débuté avec la découverte du problème des trois corps par H. Poincaré. Les fonctions continues et non dérivables (Peano) ont retourné le fer dans la plaie des scientistes. Actuellement, les théories du chaos, les fractales et les théories non linéaires ont renouvelé le paradigme scientifique.
Sa vertu pratique.
Construit pour permettre une réflexion en chambre, le modèle classique ne présente guère de ressources pour les praticiens. Ni pour la survie du producteur, ni pour la satisfaction du consommateur. Pour des raisons polémiques, les économistes néoclassiques ont prétendu éliminer la théorie de la valeur. Pour des raisons de généralité, ils ont escamoté la valeur d'usage. Ils ont présenté les prix comme des sources nécessaires et suffisantes d'information. C'était passer du projet d'avenir à la mystification sur le présent. Il semble pourtant que le système économique manque sérieusement de boussole. Curieusement, les entreprises réinventent l'Analyse de la Valeur et le Dialogue Technique.
4. Exposé du modèle
Pour la théorie classique, le jeu de l'offre et de la demande sur chaque marché détermine le prix du bien considéré. Ce prix est un prix d'équilibre, par définition.
Si les conditions initiales ne sont pas celles de l'équilibre, le jeu de l'offre et de la demande instaurera l'équilibre. C'est cela la loi de l'offre et de la demande.
Le marché est un lieu virtuel où se rencontrent des vendeurs potentiels (offre) et des acheteurs potentiels (demande) de biens ou de services, voire de monnaie ou de capitaux dans les modèles plus complexes. En vertu du circuit économique, les transactions impliquent que toute offre de biens est une demande réciproque de monnaie. De même, toute demande de biens est une offre de monnaie.
Le modèle du marché ne considère que la demande solvable, celle qui est accompagnée du pouvoir d'achat de la monnaie. Elle ne s'adresse qu'à ceux qui disposent d'un revenu. Ce n'est pas une théorie anthropologique des besoins. Symétriquement, le modèle du marché ne concerne que les marchandises, c'est-à-dire les seuls produits ou services vendus. Ce n'est pas une étude technologique ou écologique des activités transformatrices. La théorie économique classique n'est pas un point de vue économique sur la réalité sociale globale. Elle découpe une partie de la réalité:
le marché équilibré.
Ce point de vue est compréhensible pour les fondateurs (Smith, Ricardo). Ils veulent montrer que le marché est capable de se développer dans les restes de la société féodale. Ils pensent que la marché a sa dynamique propre, différente de celle des corporations et des relations féodales. Il est, rétrospectivement, impossible de leur donner tort. Dans la version optimiste et la version pessimiste, les classiques discutaient entre eux des perspectives de développement du marché dans l'ensemble de la société. Serait-il capable d'englober toute la population? Serait-il capable de fournir à tous un emploi, un revenu et une existence sociale? On sait que Malthus en doutait
fortement. Son discours n'avait rien de mystificateur.
Dans sa formulation, la loi du marché obéit à un principe d'exclusion. Elle ne concerne pas toute la société. Nous ne pouvons pas exposer la loi de l'offre et de la demande sans étudier, simultanément, la question de son élargissement à l'ensemble de la société. Nous essayerons de définir des mouvements d'inclusion et des mouvements d'exclusion. Sinon, nous passons du discours prophétique des Classiques (Ricardo) au discours idéologique des néoclassiques (Pareto).
C'est ce point qui motive la présence de cette discussion sur le Réseau d'Activités à Distance. Nous verrons, avec la théorie keynésienne du chômage, que l’État a joué un rôle dans la sortie de la crise de 1929. Reste à savoir s'il peut jouer le même rôle aujourd'hui. Sinon, il faut prévoir un troisième secteur, associatif ou solidaire.
C'est aussi pourquoi les économistes ne peuvent prétendre épuiser, ni même déterminer en dernière instance, l'ensemble des faits sociaux, politiques et culturels. D'ailleurs ses fondateurs (Smith, Bentham) ont simultanément produit des ouvrages de droit, de morale ou de linguistique avant la lettre. Preuve que, pour eux, l'économique n'épuisait ni même ne déterminait l'ensemble du politique, du culturel et du social.
Revenons à la théorie classique. Les prix d'équilibre assurent l'écoulement des marchandises, la satisfaction de la demande solvable, la pleine utilisation des capacités productives et le plein emploi du travail disponible dans l'économie de marché. Mais l'économie de marché n'épuise pas la réalité de la société qui sert de référent ultime au discours.
Nous insistons sur cette définition simultanée du prix, de l'équilibre et du domaine couvert par le marché. Elle relève de la tautologie. Cette tautologie n'est pas fautive, dans le projet des classiques. Mais l'oublier serait dangereux pour nous. Et la masquer serait intellectuellement malhonnête.
Un modèle scientifique est comme un roman. Il produit le micro-monde qu'il prétend décrire. A aucun moment l'auteur ou le lecteur ne peut ajouter de personnage, d'attribut ou de règle pour résoudre l'énigme. C'est ce qu'exprime si bien Umberto Eco dans "Lector in fabula".
Ainsi, par construction du modèle, chaque équilibre local, partiel et de court terme, contribue à un équilibre général du système économique. C'est ce que dit le modèle d'intelligibilité où tout repose sur l'équilibre des forces. Mais celui-ci n'épuise pas le contenu de la société ou de l'univers.
Pour simplifier (but pédagogique), nous supposerons que le marché ne connaisse que trois marchandises: les biens, le travail et la monnaie. Ces marchandises sont échangées par trois catégories d'agents économiques: les ménages, les entreprises et l’État.
Les entreprises produisent et offrent les biens. Elles demandent du travail.
Les ménages produisent les travailleurs et offrent leur travail. Ils demandent des biens.
L’État (Banque Centrale) produit et offre la monnaie pour son équivalence générale.
La présence de l’État dans le modèle permet aussi de discuter l'opportunité de l'impôt et de sa redistribution. Ménages et entreprises demandent la monnaie pour réaliser leurs transactions marchandes. Le troc peut exister dans la société. Mais, par définition, il n'est pas considéré dans le modèle du marché. On ne considère pas plus les cadeaux dans la famille que la circulation des produits semi-finis dans les entreprises ou des documents administratifs dans l'appareil d’État. C'est volontairement que nous parlerons de marchandises pour signifier les biens produits ET échangés. Elles ne sont qu'un sous-ensemble des biens produits ou disponibles.
Chaque marchandise voit son prix déterminé sur un marché:
Prix de vente des biens (vendus).
Taux de salaire du travail (embauché).
Pouvoir d'achat de la monnaie (utilisée) ou prix des marchandises.
L'équilibre de chaque marché contribue à l'équilibre général.
D'un point de vue pédagogique, le marché des biens est relativement central.
Mieux les biens sont vendus, plus les offreurs chercheront à en produire. Pour cela, ils demanderont d'autres biens (matières premières, outils) et plus de travail. Le prix du marché d'aujourd'hui, détermine les anticipations pour demain. L'augmentation des transactions provoque une plus forte demande de monnaie. L'augmentation des revenus permet une meilleure rentrée fiscale. Une politique d'éducation et d'infrastructure lève de nouveaux obstacles au développement de la production des échanges marchands. Ce sont les phases d'expansion. Moins les biens sont vendus, moins les offreurs chercheront à produire. Ils révisent leurs anticipations à la baisse. En réduisant leur production et leur offre, ils licencient. La réduction des revenus provoque une réduction de la demande de biens et un ralentissement des rentrées fiscales. Le phénomène est donc cumulatif à la baisse. Ce sont les phases de récession.
Pour les classiques, ces fluctuations sont limitées et restent très proches du plein emploi. S'il en est autrement, ce sont les rigidités féodales, royales et corporatives qui en sont la cause. Keynes critiquera cette vision simpliste. Néanmoins, il apparaît déjà que le profit des entreprises est au centre des mouvements d'expansion ou de récession de l'économie de marché. Tout au moins dans le cadre sémantique du modèle.
Il apparaît aussi que nous ne pouvons parler d'expansion et de récession qu'en situant l'économie de marché dans un cadre social, plus vaste, qui l'englobe. Nous tenterons une théorie de l'inclusion et de l'exclusion. Bien qu'exclus du marché du travail, c'est à ce cadre sociétal qu'appartiennent les chercheurs d'emploi et les créateurs d'activités du RAD. C'est pourquoi il est si important de comprendre la respiration du marché dans son cadre social. Nous cherchons les moyens de faciliter l'interpénétration des sphères marchande et non marchande de la société. Cela nous paraît plus utile, mais probablement plus difficile, que de se contenter de dénoncer les indubitables horreurs économiques.
5. Équilibre partiel d'un marché
Sur chaque marché, des offreurs et des demandeurs négocient l'échange d'une marchandise particulière. Supposons (vertu pédagogique) qu'il s'agisse d'un bien de consommation.
Tous les offreurs n'ont pas le même coût de production. Tous les demandeurs n'ont pas le même besoin ni les mêmes disponibilités monétaires. En fonction de ses coûts (valeur travail), chaque offreur propose une certaine quantité de produits à un certain prix. En fonction de son utilité, chaque demandeur propose d'acheter une certaine quantité de produits à un certain prix.
Comme aux enchères, un prix courant va s'établir. Il reflète la composition particulière du marché, ce jour là. Par définition, ce prix va satisfaire les acheteurs et les vendeurs. C'est un prix qui découle du rapport particulier de l'offre et de la demande. Notez bien que je ne décris pas une réalité concrète particulière. Je ne fais nullement appel à vos connaissances pratiques ni à votre bon sens. Sémantiquement parlant, je suis en train de mettre, dans votre tête, la représentation que École Classique a produit au tournant des XVIIIème et XIXème siècles.
Quand le prix d'équilibre est affiché par le commissaire-priseur, il devient le prix du marché:
Les acheteurs qui proposaient un prix égal ou supérieur au prix d'équilibre emportent toutes les marchandises qu'ils demandaient.
Les vendeurs qui proposaient un prix égal ou inférieur au prix d'équilibre écoulent toutes les marchandises produites ou offertes (destockage éventuel).
Les demandeurs qui proposaient un prix plus faible constatent que leur besoin n'est pas solvable. A partir de cet instant, ils ne relèvent plus de la théorie économique classique. Ils sont exclus du modèle. Circulez. Voyez les sociologues ou les anthropologues.
Les offreurs qui demandaient un prix supérieur découvrent que leur technique de production est obsolète. Ils sortent de l'économie de marché. Voyez le musée des technologies d'antan.
Sémantiquement parlant: La flexibilité des prix assure l'équilibre de chaque marché, par définition des mots prix, équilibre et marché. Chaque marché ne concerne que les produits ou les services qui sont achetés par l'un et vendus par l'autre (marchandises). La loi du marché ne régit que les produits ou les services qui réussissent à devenir des marchandises. Par définition un marché est équilibré ou équilibrable. Par définition, ce qui s'échange sur un marché est une marchandise. Par déduction, ce qui ne trouve pas à s'échanger sur un marché n'est pas une marchandise et ne relève pas de l'économie de marché.
Cela ne signifie pas qu'une telle chose ne puisse exister dans la réalité. Bien au contraire. Les surplus, les invendus, les chômeurs et les besoins non satisfaits existent bel et bien. Encore faut-il produire un discours permettant de les prendre en compte. (Voir: Lectures en Sémantique).
Certains acheteurs et certains vendeurs, outre d'être reconnus par le marché, ont réalisé une bonne affaire:
Les consommateurs prêts à payer plus cher que le prix de marché gardent en poche (épargne) une rente (surplus du consommateur).
Les producteurs prêts à vendre moins cher que le prix affiché empochent une rente (surplus du producteur).
Les rentes (épargne, profit extra) exerceront un effet sur les autres marchés. Le surplus du consommateur peut trouver à se prêter ou à s'investir. Le surplus du producteur l'incite à augmenter sa capacité de production. A une condition: que le coût des nouvelles unités produites (coût marginal) ne dépasse pas son coût moyen actuel. C'est à dire qu'il existe une marge de production dans l'équipement actuel.
Nous espérons avoir illustré la vertu pédagogique (faire comprendre les grandes lignes) de la théorie classique. Nous espérons avoir montré que l'objectif pédagogique est différent de l'objectif de description exhaustive de la réalité. Pour l'instant, le principe d'exclusion ne concerne que les mots. Ce qui est exclu du discours économique peut relever d'un discours technologique, sociologique, culturel ou anthropologique. Il n'en irait plus de même si nous disions que l'économique était déterminant en dernière instance. L'exclusion du discours économique serait alors le préalable à une exclusion de la réalité sociale puis de la réalité tout court. Nous remettrons à plus tard la discussion sur sa vertu épistémologique (produire une connaissance intime de la réalité contemporaine) et sa vertu pratique (fournir des informations, permettre les décisions quotidiennes).
6. Équilibre général des marchés
Chez les fondateurs, l'équilibre général est l'intuition d'une harmonisation des intérêts. Ils prônent une harmonisation qui ne doive rien à un pouvoir religieux ou royal de type absolutiste. Adam Smith a formulé une vision positive de la liberté individuelle. Le marché est une main invisible. Il guide chacun vers la réalisation de l'équilibre général. Il procure l'abondance de biens plus sûrement que les monopoles royaux. Il n'exige aucune instance centralisatrice. Chaque producteur et chaque consommateur cherche la satisfaction de son propre intérêt. Il est inutile de chercher un autre moteur. Une lecture attentive de la "Théorie des Sentiments Moraux" (1759) devrait nous mettre à l'abri d'une confusion entre intérêt et égoïsme. En écrivant une théorie des représentations Adam Smith nous protège d'une assimilation du modèle économique avec la réalité sociale. Même si l'emploi récurrent des termes "nature" et "harmonie" peut jeter le doute.
Plus tard, la théorie marxiste se caractérisera par un souci d'élargissement du paradigme classique. Marx cherchera une théorie de la valeur qui englobe à la fois la production (travail incorporé dans la valeur) et la circulation (travail commandé par le prix). Nous pensons que Marx a échoué dans sa recherche des déterminations de la valeur. Pourtant le contenu critique de sa théorie et son discours révolutionnaire ont provoqué un refoulement du concept de valeur.
La théorie néo-classique (Walras, Pareto) a donné une représentation universelle de la valeur à travers le terme sans contenu: utilité. Cet élargissement a permis une formalisation de la théorie de l'équilibre général. Cette avancée de la vertu pédagogique se paye par un recul de la vertu épistémologique. Le modèle néo-classique a fortement tendance à être pris et à se prendre pour la réalité sociale totale. Et, contrairement à la Science Physique, on voit peu de théoriciens se lancer "A la recherche du réel" (1981) comme le fait Bernard d'Espagnat pour "le monde quantique, la connaissance et la durée"(Une incertaine réalité, Bordas, Paris, 1985).
Rendons hommage à la vertu pédagogique du modèle de l'équilibre général. Il illustre, avec une élégance toute mathématique, l'interdépendance des marchés.
"Le prix des biens est déterminé par la demande et l'offre des biens. La demande est déterminée par les prix des facteurs et par le prix des biens. L'offre des biens est déterminée par le prix des biens, par le prix des facteurs et par les méthodes de production. La demande de facteurs est déterminée par l'offre de biens. Les prix des facteurs sont déterminés par la demande et par l'offre des facteurs. L'offre des facteurs est déterminée par le prix des facteurs. Les méthodes de production sont déterminées par l'offre des biens et par les prix des facteurs" (Encyclopédie de Économie et de la Gestion, direction A. Silem, 1991).
La formalisation Walraso-Parétienne permet d'intégrer la production et la commercialisation. Elle introduit des "coefficients de fabrication" indiquant la proportion de facteur de production nécessaire à la production de chaque marchandise. On peut alors relier les conditions de production à celles de la vente comme à celles de l'usage ou plus exactement de l'utilité. Walras en déduit une "Loi d'égalisation des productivités marginales aux prix des produits".
La Loi de Walras formalise la Loi des Débouchés de J-B Say. Elle exprime qu'il ne peut y avoir d'excédent de demande sur tous les biens à la fois. Un excès de demande est immédiatement annulé par l'augmentation des prix. Grâce à quoi l'équilibre général est stable. Qui plus est, cet équilibre économique est un optimum social. Nouvelle formulation, laïque, du meilleur des mondes possibles critiqué par Voltaire. Selon l'optimum de Pareto: toute amélioration du bien-être d'un individu ne peut être obtenue qu'en réduisant le bien-être d'au moins un autre individu.
Mais le prix à payer, pour cette formalisation, est important. Une lecture réductrice d'Adam Smith a été formalisée. Les interrogations politiques, juridiques, sémantiques et morales de David Ricardo, Jeremy Bentham, John Stuart Mill et Adam Smith ont été totalement refoulées. Nous pouvons alors reprendre la formulation de Voltaire: "Un jour tout sera bien, voilà notre espérance.
Aujourd'hui tout est bien, voilà l'illusion". Sous une forme moins poétique: ne confondons pas la vertu pédagogique du modèle avec des propriétés pratiques ni épistémologiques. La valeur propédeutique est dévoyée quand on confond le modèle et la réalité. Un modèle caricatural n'a d'intérêt ni pour l'action ni pour la connaissance. Voyons en quoi le modèle est caricatural.
7. Les conditions du modèle
Les critiques formulées par les marxistes, les keynésiens ou les néo-ricardiens ont permis de dresser un inventaire des conditions simplificatrices du modèle pédagogique.
Le modèle Walraso-Parétien est un modèle de concurrence pure et parfaite. Il suppose: l'atomicité de l'offre et de la demande
Chaque offreur est une goutte d'eau dans l'océan de l'offre.
Chaque demandeur est une goutte d'eau dans l'océan de la demande.
- l'homogénéité du produit. Même fabriqués dans des conditions différentes de coût, les produits sont identiques.
- la mobilité parfaite des capitaux. Une totale liberté/fluidité permet d'entrer ou de sortir instantanément du marché d'un produit.
- la transparence parfaite des marchés.
Nul n'est sensé ignorer les prix, les coûts, les quantités, les techniques et les besoins de tous.
Moyennant ces conditions, il est possible d'analyser l'équilibre de l'entreprise ou celui du marché aussi bien à court terme qu'à long terme. On peut alors montrer que l'entrepreneur maximise son profit en choisissant de produire la quantité pour laquelle le coût marginal (coût de la dernière unité produite) est égal à la recette moyenne, soit le prix unitaire constaté par le marché. La maximisation du profit est devenu l'indicateur de la marche vers l'équilibre général. Pour l'harmonisation des intérêts, le démon de Maxwell est au service de la main invisible.
Bien sur, les économistes n'en sont pas resté là. Chaque hypothèse a donné naissance à de nouveaux modèles plus sophistiqués: monopole, concurrence monopolistique, monopsone, oligopole, duopole, etc. Puis la Théorie des Jeux a multiplié les situations combinant une dose de coopération et une dose de compétition. En tout cas, la réalité décrite par ces théories économiques se limite à l'économie de marché. Par définition de l'économie et par construction du modèle, l'économie de marché ne concerne que la partie de la vie sociale qui réussit à s'insérer dans les échanges marchands.
En période d'expansion, le marché intègre de plus en plus de monde. Nous parlerons d'inclusion.
En période de récession, le marché exclut de plus en plus d'entreprises, de ménages voire d’États. Nous parlerons d'exclusion.
Il nous faut donc une théorie de l'insertion de l'économie capitaliste dans l'économie marchande. Il nous faut aussi une théorie et une pratique (R.A.D.) de l'insertion de l'économie marchande dans l'économie non marchande. Cette économie solidaire est parfois nommée, à la suite de Mauss, l'économie de don.
Selon les écoles, cette inclusion exigera (Marx, Keynes) l'aide de l’État (économie publique) ou la refusera (ultra-libéraux). Reste à savoir, problème pratique d'aujourd'hui, si l’État peut remettre dans le circuit social tous les exclus du marché?
8. Le chômage classique
Par construction du modèle classique, tous les prix sont déterminés par le marché. Ils assurent l'équilibre de l'offre et de la demande. Ils traduisent l'ensemble des anticipations, des offres et des demandes de tous les acteurs des marchés. Pour Walras, tous les prix de tous les marchés sont les solutions instantanées d'un vaste système d'équations simultanées. Ce système décrit la structure des offres et des demandes.
Il en est du marché du travail comme de tous les autres marchés (biens, services, facteurs de production ou monnaie). L'offre d'emploi des entreprises fait face à la demande d'emploi des candidats à l'embauche. Le prix du travail en résulte. Il s'agit du taux de salaire. Il détermine la quantité de monnaie qui sera échangée contre une quantité unitaire de travail. C'est ce que l'on appelle le salaire nominal. Il correspond à la fiche de paye. Il ne se confond pas avec le salaire réel. Entre les deux se trouve le marché de la monnaie. Le salaire réel correspond à la quantité de biens et services que l'on peut acheter avec le salaire nominal. En cas de hausse des prix (inflation) il arrive que les salariés perdent d'un coté (baisse du salaire réel) ce qu'ils ont gagné de l'autre (hausse du salaire nominal). Sur le marché de la monnaie cela se traduit par une baisse du pouvoir d'achat de la monnaie. En effet, la théorie quantitative de la monnaie (Ricardo) montre que si la quantité de monnaie en circulation augmente, toutes choses égales par ailleurs, le prix des marchandises (biens ou services) ne fait qu'augmenter en proportion.
L'équilibre partiel du marché du travail ne dépend que de l'offre et de la demande de travail. Le salaire dépend de l'offre et de la demande momentanées de travail. Le salaire n'est pas défini par des règlements corporatifs. Il fluctue en permanence. Cela correspond à la pratique actuelle de certaines entreprises qui modulent le salaire en fonction de l'activité mensuelle. Pour la théorie classique, la flexibilité du salaire assure l'équilibre du marché du travail. Du point de vue du seul marché du travail, un demandeur d'emploi reste au chômage s'il demande un salaire qui dépasse le produit marginal de son travail pour les offreurs d'emploi. Le chômage individuel provient de la demande d'un salaire nominal (exprimé en monnaie) trop élevé. Il y aura plein-emploi si les candidats savent demander le bon niveau de salaire.
Mais l'équilibre du marché du travail dépend aussi de l'équilibre sur tous les autres marchés. Nous avons vu que les marchés des biens et services jouaient un rôle central. Encore que cette formule n'ait pas beaucoup de sens dans un système d'interdépendances (vertu épistémologique). Considérons-la plutôt comme une manière de dérouler notre raisonnement (vertu pédagogique).
Sur les marchés des biens et services, la flexibilité des prix assure l'équilibre de l'offre et de la demande. A l'équilibre, les offreurs réalisent un profit par la vente de leurs marchandises. En fonction des profits réalisés (disponibilités monétaires) et anticipés (espérance de gain), les entrepreneurs vont investir dans des matières premières et des machines. Ils accroissent la demande sur ces marchés. A l'équilibre, il y a pleine utilisation des capacités de production. Les entrepreneurs vont aussi embaucher sur le marché du travail. A l'équilibre, il y a plein emploi des candidats qui demandent le bon niveau de salaire.
Dans le modèle classique, le chômage ne peut correspondre qu'à un déséquilibre provisoire. En cas de déséquilibre, les ajustements sur les différents marchés provoqueront un retour à l'équilibre.
Le salaire d'équilibre est celui qui correspond à la productivité marginale du travail. Supposons donc que le salaire soit provisoirement au-dessus de son niveau d'équilibre. Les entrepreneurs vont réduire leur embauche et réviser à la baisse leurs anticipations de production. Un chômage va donc se manifester. Les chômeurs qui désirent travailler à tout prix vont accepter un salaire réel plus bas que le niveau précédent. Le chômage se résorbe par la baisse des salaires. L'économie de marché se dirige de nouveau vers le plein-emploi, la pleine utilisation des capacités de production et l'équilibre général des marchés. Dans le modèle classique, le chômage ne peut provenir que d'un salaire réel trop élevé.
Selon le modèle classique, l’État ne peut remédier à une situation de chômage. Toute politique de l'emploi est vouée à l'échec. Toute hausse des dépenses publiques en faveur de l'emploi est prélevée (via l'impôt) sur les revenus disponibles. La demande des entreprises et des ménages diminue dans la proportion même où les dépenses de l’État augmentent. La consommation publique remplace la consommation privée sans augmenter l'offre d'emploi. Seule la baisse du salaire réel (moindre consommation) peut résorber le chômage et rétablir l'ensemble des équilibres. Ce point de vue sera critiqué par la Théorie Keynésienne du Chômage.
Conclusion
Nous développerons, bien sur, les autres théories économiques du chômage. Elles permettent de découvrir (vertu pédagogique) de nouveaux aspects de la réalité sociale. Contrairement au modèle classique de concurrence pure et parfaite, basé sur une flexibilité de tous les prix, elles insistent chacune sur des causes de rigidité. D'une certaine manière, en prétendant critiquer le modèle classique, elles apportent de l'eau à son moulin: les crises et le chômage sont dus à un manque de flexibilité des prix ou d'adaptabilité des agents.
Mais nous n'oublierons pas que, par définition, les théories concernées ne peuvent épuiser les questions qu'elles soulèvent. Pour cette raison, pas plus que dans le texte présent, nous ne sacrifierons à la formulation mathématique (voir notre bibliographie). Ce ne sont pas les mathématiques qui sont en cause, mais les hypothèses implicites qu'elles véhiculent. Pour rendre les modèles mathématisables, il faut leur donner des propriétés que la réalité concernée n'a pas forcément. Les mathématiques du chaos seraient plus adaptées. Mais il faudrait renoncer à l'équilibre et à la généralisation.
Nous insisterons sur la cohérence interne du discours (sémantique). Surtout nous tenterons de montrer comment chaque micro-monde dont parle un modèle économique n'est qu'une partie de la réalité écologique ou sociale qui nous concerne. Les théories du marché sont de belles constructions pédagogiques. Rendons-leur cet hommage. Mais si nous voulons explorer les voies pour sortir durablement du chômage, nous devons les interroger sur la manière dont elles prennent en compte l'emboîtement de la sphère économique dans la vie sociale (vertu épistémologique et vertu pratique). Il nous importe de comprendre à quelles conditions le développement de l'économie de marché peut entraîner le développement durable des activités humaines. Mais pour cela, il ne faut pas se réduire à une analyse de la seule économie de marché. Il faut étudier tout le cadre politique, social et culturel dans lequel elle se développe.